• Guillaume D.

Le personnage Chirac

Updated: Oct 2, 2019


Source Image : Canal +

"Le roi est mort. Vive le roi !". Depuis ce désormais historique 26 septembre, les hommages s'empilent aussi sûrement que les émissions rétrospectives. De l'extrême gauche à l'extrême droite, chacun rappelle les bons mots et les hauts faits de M. Jacques Chirac, de la reconnaissance de la collaboration française jusqu'au refus d'entraîner la France dans la guerre d'Irak. On se souvient volontiers d'un président sympathique, proche des Français et qui leur ressemblait - ou qui, du moins, de par sa bonhomie et son affabalité, correspondait à l'image que nous aimons nous donner de nous-mêmes. Durant ses longues années au pouvoir, M. Chirac fut sans conteste un homme de terrain désireux d'entretenir un contact étroit avec ses compatriotes tant au travers de ses multiples interventions télévisuelles que lors de nombreux bains de foule où il serrait chaleureusement toutes les mains qui se pressaient sur son chemin, le geste chaque fois assorti d'un joli mot. En dépit de sa formidable intelligence politicienne, nul ne doute ici de l'affection que portait M. Chirac à son pays et ses habitants. La portée de son oeuvre politique laisse en revanche plus songeur.

En ce domaine, il lègue un héritage négligeable : quelques grands gestes - la reconnaissance du rôle de la France dans la Shoah, la loi Veil, le refus de suivre M. Bush dans ses croisades meurtrières.. - entachés ça et là de douteuses sorties - le fameux "bruit et l'odeur" - et de sordides affaires de corruption. A la différence de MM De Gaulle et Mitterrand, il ne transmet aucun achèvement majeur. Équilibriste émérite, jonglant entre une politique résolument libéraliste et quelques bons mots sur la fracture sociale, il fut, au contraire, tout au long de ses deux mandats présidentiels vivement critiqué pour une certaine forme d'inaction qui nourrit partiellement le succès de M. Le Pen à la présidentielle de 2002. Cependant, peu d'hommes politiques aujourd'hui - si ce n'est aucun - peuvent se targuer de bénéficier d'un tel consensus au sein de l'opinion publique. Fait peut-être encore plus intéressant, M. Chirac jouit d'une popularité toute particulière parmi la jeunesse, lui qu'on présentait pourtant, vers la fin de son second mandat, comme déconnecté de cette frange de la population. Ainsi qu’en attestent les nombreux sondages qui lui sont consacrés, il est notamment très apprécié des moins de 35 ans soit ceux qui ont peu – ou pas - connu ses années au pouvoir. Cette sympathie dont profite M. Chirac tient en réalité peu à ses achèvements politiques, mais davantage à la construction du personnage Chirac et à nostalgie d'une époque faussement insouciante.

L'inactivité sied merveilleusement aux anciens dirigeants. Elle permet de dépolitiser progressivement l'homme - ce que manqua M. Sarkozy qui, se sentant piégé en coulisses, conserva toujours un pied sur le bord de la scène politique - et favorise fréquemment une comparaison flatteuse avec les nouveaux gouvernants sur le fameux air du "c'était mieux avant". Il est certain que le contraste saisissant entre M. Chirac et son successeur immédiat, qui, de par son style volontiers ostentatoire et outrageux, contribua à désacraliser la fonction présidentielle, concourut fortement à la popularité du premier - tout comme les maladresses et le manque de charisme de M. Hollande. Son costume et son parler d'un autre temps participèrent à faire de M. Chirac un parangon de style et de dignité face à ces deux hommes. Ce faisant, l’homme laissa progressivement place au personnage. Notamment grâce à son interprétation dans les Guignols de l’info qui sut tirer profit de ses traits de caractère les plus sympathiques – la chaleur de sa voix, son irrévérence élégante – et faire rire des plus douteux – « Supermenteur » nous voilà, il se mua avec succès en une véritable icône de la pop culture. On imprima des tee-shirts à son effigie, on créa des pages Facebook en son honneur, on en fit un héros de films conduisant ainsi à construire une véritable hype autour du personnage. Bref, Chirac se métamorphosa en symbole du « swagg ».


Il devint le représentant d’une certaine France. Celle qui n'avait pas encore connu la crise des subprimes, celle qui demeurait encore insouciante des dangers du dérèglement climatique, celle qui croyait que l'arrivée aux portes du pouvoir de M. Le Pen n'était qu'un accident de l'Histoire. Ce qui se joue aujourd’hui, encore davantage que l’affection à l’égard d’un personnage débonnaire, c’est la nostalgie de cette époque indolente que M. Chirac, de par son omniprésence dans les médias et son style délicieusement démodé, incarna pleinement.

Avec sa mort, c’est aussi le terme d’une période qui advient. Il ne s’agit ici nullement de faire le procès de l’homme, mais de poser un regard lucide sur son héritage politique. Rendons lui hommage sans apologie aveugle. Rappelons nous qu’il affirma maintes et maintes fois son opposition au Front National, mais ne tira pas de leçons manifestes de la surprise politique d’avril 2002. Souvenons nous qu’il prononça cette vibrante formule abondamment relayée dans les médias aujourd’hui sur les dangers du réchauffement climatique, mais ne conduisit aucune mesure écologique d’importance. Manque de volonté ? Le mains liées ? On ne le saura probablement jamais. Toujours est-il qu’en politique internationale l’ancien Président fut souvent grand dans ce qu’il fit et malencontreux dans ce qu’il ne fit pas. Là est sans doute la leçon politique essentielle à retenir de M. Chirac : l’inertie est le danger essentiel contre lequel tout citoyen doit se prémunir. La nostalgie est chose agréable et l’émotion devant la mort d’un homme d’Etat naturelle, mais n’oublions pas que ce sont les erreurs d’une époque qui causèrent en bonne partie nombre des désastres d’aujourd’hui. Ne serait-ce que pour ne pas les reproduire.

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